Au printemps 1973, un négociant de la maison new-yorkaise Philipp Brothers sent venir la hausse du pétrole. À l'époque, le brut se vend presque entièrement par contrats de long terme, à prix fixés d'avance. Lui se met à acheter et à revendre des cargaisons au comptant, sur ce qu'on appellera le marché spot. Quand l'embargo arabe fait exploser les prix à l'automne, il utilise ses contacts au Moyen-Orient pour acheter du brut iranien et irakien. L'année suivante, il quitte son employeur et fonde sa propre maison à Zoug, en Suisse, avec deux associés. Il s'appelle Marc Rich.
Il ne possède pas un puits. Pas une raffinerie. Il a un carnet d'adresses, de l'audace, et des banques qui le suivent. À la fin des années 1970, sa société compte une trentaine de bureaux dans le monde. Elle deviendra plus tard Glencore. Plusieurs de ses anciens négociants fonderont Trafigura.
Toute l'histoire du négoce de carburant tient dans cette scène : dans ce métier, presque personne n'a le produit. Le pétrole appartient à ceux qui le produisent et le raffinent. Les autres, y compris les géants, l'achètent pour le revendre, avec l'argent des autres. Certains en ont tiré des empires. D'autres ont tout perdu, ou ont fini devant un tribunal.
Le secret : l'argent des autres
Une cargaison de 30 000 tonnes de gasoil vaut plusieurs dizaines de millions de dollars. Aucun négociant ne les sort de sa poche. Il les emprunte, cargaison après cargaison.
- Le négociant achète. Sa banque émet une lettre de crédit au profit du vendeur, une raffinerie ou un autre négociant, qui est payé sur présentation des documents de chargement.
- La cargaison sert de garantie. Tant que le négociant n'a pas remboursé, la banque tient les documents qui donnent la propriété du produit, à commencer par le connaissement.
- Le négociant revend, souvent avant même le chargement, à un acheteur qui paie à son tour par lettre de crédit ou d'avance.
- La banque se rembourse sur ce paiement. Le négociant garde la différence, moins le fret, l'assurance, l'inspection, les intérêts et la couverture du prix.
Les comptes de Trafigura montrent ce que cela donne chez un géant. Sur son exercice clos fin septembre 2025, le groupe a réalisé 240,3 milliards de dollars de chiffre d'affaires, pour un bénéfice net de 2,7 milliards : environ 1,1 % de marge. Son bilan compte 79,5 milliards de dollars d'actifs pour 16,2 milliards de fonds propres. Autrement dit, près des quatre cinquièmes de ce qu'il détient sont financés par d'autres que ses actionnaires. En mars 2025, il a renouvelé sa principale facilité bancaire européenne, 5,6 milliards de dollars, et ses grandes lignes de crédit réunissent couramment plus de cinquante banques.
Le négoce est un métier de volumes énormes, de marges minces et de confiance. Tant que les banques suivent, tout va bien. Les histoires qui suivent montrent ce qui arrive quand l'audace paie, et quand la confiance casse.
Succès : Vitol, des barges du Rhin aux rebelles libyens
Vitol naît en 1966 à Rotterdam, fondé par Henk Viëtor et Jacques Detiger. Son premier métier : négocier des barges de fioul qui remontent le Rhin. Soixante ans plus tard, c'est le premier négociant indépendant d'énergie au monde : 8 millions de barils de brut et de produits par jour en 2025, pour 343 milliards de dollars de chiffre d'affaires.
Un épisode résume sa méthode. Au printemps 2011, la Libye est en guerre. À l'est, les rebelles tiennent Benghazi et les champs pétroliers, mais ils n'ont plus de carburant pour faire tourner le pays. Vitol accepte de les livrer : avec le Qatar, il sera leur seul fournisseur pendant les premiers mois du conflit. En quelques mois, selon le président de la compagnie pétrolière rebelle Agoco cité par Reuters, Vitol leur fournit plus d'un milliard de dollars de carburant. Comment se fait-il payer ? En pétrole. Agoco s'engage à lui céder la moitié de sa production jusqu'à extinction de la dette. En septembre 2011, environ 500 millions de dollars ont déjà été remboursés en cash, en brut et en naphta.
Vitol n'avait aucun puits en Libye. Il avait du crédit, du produit acheté ailleurs, des navires, et le courage d'un risque que presque personne d'autre ne voulait prendre. En échange, il a obtenu ce que tout négociant cherche : des barils que les autres n'avaient pas.
Les profits accumulés ont ensuite acheté des actifs. En Afrique, Vitol a pris en 2022 le contrôle total de Vivo Energy, qui exploite des stations Shell sur le continent, dans une opération évaluée à 2,3 milliards de dollars. Au Ghana, il détient 35,6 % du projet gazier offshore OCTP, aux côtés d'Eni et de la compagnie nationale GNPC. Le négociant est devenu distributeur et producteur, sans cesser d'être d'abord un négociant.
Le préfinancement : un pari qui peut se retourner
L'autre arme des géants, c'est le préfinancement : avancer de l'argent à un producteur contre la promesse de ses futures cargaisons. Le producteur obtient du cash tout de suite, le négociant des volumes garantis.
En 2013 puis en 2014, Glencore et un groupe de banques avancent ainsi à la société pétrolière nationale du Tchad environ 600 millions, puis 1,45 milliard de dollars, remboursables en cargaisons de brut. Le second prêt permet au Tchad de racheter les actifs de Chevron dans le pays. Sur le papier, c'est l'opération parfaite.
Puis le baril s'effondre. Les cargaisons promises ne valent plus assez pour rembourser. La dette doit être restructurée une première fois en 2015, puis une seconde en 2018, après une année de blocage où Glencore accuse le Tchad de détourner des cargaisons. L'échéance est repoussée à 2030. Le préfinancement achète des barils, mais il lie le négociant au sort d'un pays et au prix du pétrole.
Échec : quand la même cargaison est financée trois fois
Février 2020, Singapour. Agritrade International, négociant de charbon et d'huile de palme, s'effondre avec environ 1,5 milliard de dollars de dettes. Ses banques, dont ING, Natixis et Commerzbank, accusent l'entreprise d'avoir émis plusieurs connaissements pour une même cargaison, afin de la faire financer par plusieurs banques à la fois. Commerzbank affirme même que des cargaisons qu'elle a financées n'ont jamais existé. Ces accusations restent à juger, mais la police singapourienne a inculpé l'ancienne direction financière de l'entreprise pour avoir obtenu près de 20 millions de dollars d'une banque sur la base de connaissements invalides.
Le connaissement est un document papier dont la forme a peu changé depuis des siècles. Si les banques ne se parlent pas, un acteur malhonnête peut présenter le même à plusieurs prêteurs.
Échec : 800 millions de pertes sous le tapis
Quelques semaines plus tard, en avril 2020, c'est au tour de Hin Leong, l'un des plus grands négociants indépendants d'Asie. Son fondateur révèle environ 800 millions de dollars de pertes sur les marchés à terme, cachées pendant des années dans les comptes. Pire : une partie du pétrole qui garantissait ses emprunts a déjà été vendue. L'entreprise doit près de 3,85 milliards de dollars à plus de vingt banques, dont HSBC, DBS et Standard Chartered. Les créanciers sont prévenus qu'ils peuvent espérer récupérer 18 cents par dollar.
Depuis, les banques financent le négoce avec beaucoup plus de méfiance. Pour un nouveau venu, c'est une barrière. Pour un acheteur, c'est une protection : un négoce sérieux laisse des traces vérifiables à chaque étape.
Échec : la nuit du Probo Koala, à Abidjan
Août 2006. Le pétrolier Probo Koala, affrété par Trafigura, accoste à Abidjan avec des résidus issus du traitement de carburant à bord. Ces déchets sont confiés à une petite société locale, qui les déverse de nuit dans plusieurs décharges à ciel ouvert de la ville. Dans les jours qui suivent, des milliers d'habitants tombent malades. Un rapport des Nations unies fait état d'au moins quinze morts.
Trafigura a toujours contesté le lien entre ces déchets et les problèmes de santé. Mais l'affaire lui a coûté cher : en 2007, l'entreprise verse environ 198 millions de dollars à l'État ivoirien, sans reconnaître de responsabilité, en échange de l'abandon des poursuites et de la libération de trois de ses dirigeants détenus à Abidjan. En 2009, elle accepte de verser jusqu'à 33 millions d'euros à environ 31 000 plaignants ivoiriens, dans un accord conclu à Londres. Aux Pays-Bas, elle est condamnée en 2010 à un million d'euros d'amende pour exportation illégale de déchets dangereux.
La leçon dépasse l'environnement : un négociant vit de sa réputation auprès des États, des banques et des clients. Une seule cargaison mal gérée peut la ruiner pour des années.
Échec : les allocations achetées
Comment obtenir des cargaisons auprès d'une compagnie pétrolière nationale ? En la finançant, en enlevant ses volumes régulièrement, en payant à coup sûr. Ou en corrompant.
En novembre 2022, à Londres, la filiale britannique de Glencore est condamnée à payer environ 281 millions de livres sterling, la plus lourde peine jamais prononcée après une condamnation dans une affaire du Serious Fraud Office. Elle avait plaidé coupable. Selon l'enquête, son desk Afrique de l'Ouest avait versé environ 29 millions de dollars de pots-de-vin pour obtenir un accès privilégié au pétrole au Nigeria, au Cameroun, en Côte d'Ivoire, en Guinée équatoriale et au Soudan du Sud, souvent déguisés en « frais de service » ou en « primes de succès ». Au Soudan du Sud, deux cadres avaient pris un jet privé avec 800 000 dollars en liquide. La même année, le groupe avait aussi plaidé coupable aux États-Unis.
Ce dossier dit une chose que tout acheteur africain devrait retenir : les cargaisons de nos compagnies nationales ont une valeur considérable, et ceux qui les obtiennent par des raccourcis finissent par le payer.
Ce que cela change pour vous
La bonne question n'est pas « qui a le produit ». C'est : qui peut le livrer, avec quels documents, contre quelle sécurité de paiement. Un vendeur qui affirme avoir des millions de tonnes « en citerne », prêtes à partir, sans pouvoir montrer un contrat d'achat, un dépôt identifié ou une inspection, décrit une chaîne qui n'existe pas.
Le prix se construit, il ne se décrète pas. Une cargaison se vend sur la cotation internationale du produit, publiée chaque jour par des agences comme Platts, plus une prime qui couvre le fret, l'assurance, le financement, l'inspection et la marge. Un prix fixe très inférieur au marché, annoncé sans formule, est un signal d'alarme. Depuis que le détroit d'Ormuz est en grande partie bloqué, depuis le 28 février 2026, la prime dépend aussi du port de chargement : un contrat sérieux le précise.
Les volumes minimums ont une raison. Une grande partie des coûts d'une livraison par mer est fixe : l'affrètement du navire, l'inspection, l'assurance, les frais de port. Répartis sur quelques centaines de tonnes, ils rendent le prix par tonne prohibitif. C'est pourquoi les livraisons par mer se font par lots de plusieurs milliers de tonnes, et les petites quantités par camion depuis un dépôt.
Le paiement suit les documents. Dans un négoce réel, l'acheteur paie par lettre de crédit irrévocable, ou verse une avance contre un contrat signé, et l'argent n'est libéré que sur des documents vérifiables : connaissement, certificats de qualité et de quantité d'un inspecteur indépendant comme SGS ou Bureau Veritas. Personne de sérieux ne réclame des « frais de procédure » avant même que le contrat existe.
Questions fréquentes
Qui possède vraiment le carburant vendu en Afrique de l'Ouest ?
Les producteurs de brut et les raffineries, jusqu'à ce qu'ils le vendent. Ensuite, le produit passe par des négociants, qui l'achètent le plus souvent avec l'argent de leurs banques, puis par des importateurs et des distributeurs qui le stockent dans les dépôts portuaires avant de le livrer par camion.
Comment Vitol ou Trafigura financent-ils leurs achats ?
Par des lignes de crédit bancaires renouvelées chaque année, qui financent chaque cargaison en prenant le produit en garantie. Fin septembre 2025, Trafigura comptait 16,2 milliards de dollars de fonds propres pour 79,5 milliards d'actifs.
Qu'est-ce qu'un préfinancement pétrolier ?
Une avance consentie par un négociant, avec ses banques, à un producteur, remboursée en cargaisons futures. Glencore a ainsi avancé environ 1,45 milliard de dollars à la société pétrolière nationale du Tchad en 2014. Quand le prix du baril a chuté, la dette a dû être restructurée deux fois.
Comment reconnaître un faux vendeur de carburant ?
Il prétend avoir le produit sans pouvoir montrer de contrat d'achat ni de dépôt identifié, annonce un prix fixe très inférieur à la cotation internationale, et réclame des frais avant tout contrat. Un vendeur réel accepte l'inspection indépendante et un paiement contre documents.
Ce que nous faisons
GraceRoad ne prétend pas posséder une raffinerie. Nous achetons et nous livrons : le gasoil et l'essence viennent de nos propres dépôts ou de ceux de nos partenaires à Dakar, Abidjan, Lomé ou Cotonou, selon la disponibilité, et les cargaisons complètes de négociants internationaux, avec le port de chargement inscrit au contrat. Le prix est établi pour chaque commande, sur la cotation internationale du produit et une prime annoncée. Chaque lot est inspecté et livré avec son certificat d'analyse, et le paiement suit les documents. Décrivez-nous votre produit, votre volume et votre lieu de livraison.
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À lire aussi : trading pétrole en Afrique : qui fait quoi, du grand négociant au revendeur, Platts plus prime : comment se calcule le prix d'une cargaison, arnaques au négoce, les signaux qui ne trompent pas, crédit documentaire, SBLC, cash and carry : comment payer, raffinerie Dangote : qui peut acheter son gasoil et cargaison de carburant : les frais cachés.
Sources : Wikipedia, New Statesman et Swissinfo (Marc Rich : marché spot en 1973, fondation de Marc Rich & Co à Zoug en 1974, une trentaine de bureaux à la fin des années 1970, origine de Glencore et de Trafigura) ; Vitol, revue 2025 et page d'histoire (fondation en 1966, barges sur le Rhin, 8 millions de barils par jour, 343 milliards de dollars) ; Reuters, septembre 2011, et MEED (fourniture de plus d'un milliard de dollars de carburant aux rebelles libyens, remboursement en brut par Agoco) ; Trafigura, rapport annuel et rapport semestriel 2025 ; Global Trade Review (syndications bancaires) ; Bloomberg et AJ Bell, 2022 (rachat de Vivo Energy) ; Eni, mai 2025 (projet OCTP) ; Africanews, 22 février 2018, et Engineering News, 29 novembre 2017 (préfinancements de Glencore au Tchad) ; Global Trade Review et Free Malaysia Today, 2020 (Agritrade) ; Global Trade Review, Argus et Ship & Bunker, 2020 (Hin Leong) ; NBC News et The New Humanitarian, février 2007, Al Jazeera, septembre 2009, DutchNews, novembre 2012 (Probo Koala) ; Law Society Gazette, Jurist et Law Gazette, novembre 2022 (condamnation de Glencore Energy UK) ; Al Jazeera, 4 et 6 octobre 2026 (détroit d'Ormuz).
