En septembre 2026, sur les demandes que nous traitons, un camion complet de Dakar à Bamako se négocie entre 4 et 7 millions de FCFA selon le tonnage. Avant le blocus de septembre 2025, le même voyage tournait autour de 1,4 million. En juillet, les transporteurs sénégalais cités par la presse parlaient de 3,6 millions, parfois 4.
Le Mali publie pourtant une grille officielle des tarifs sur le corridor de Dakar. Elle fixe la distance à 1 353 kilomètres et le prix entre 56 152 et 63 334 FCFA la tonne. Pour 40 tonnes, cela fait entre 2,25 et 2,53 millions. Le marché paie aujourd'hui deux à trois fois la grille.
La question est simple : où part cet argent ? Nous avons fait le calcul, avec des hypothèses que nous écrivons noir sur blanc, pour que chacun puisse le refaire.
Ce que coûte un aller retour
Le gasoil. Un aller retour fait environ 2 700 kilomètres. Un tracteur en état correct consomme autour de 45 litres aux 100 kilomètres chargé et 32 à vide, soit un peu plus de 1 000 litres pour le voyage complet. Au prix sénégalais fixé le 15 août 2026, 755 FCFA le litre, cela fait 790 000 FCFA. Si une partie du plein se fait au Mali, où le gasoil se vendait autour de 940 FCFA en juillet, on approche le million. Un vieux camion consomme bien davantage : la Banque mondiale mesurait 65 litres aux 100 kilomètres en Afrique centrale, contre 34 en France.
Le reste des coûts qui varient avec les kilomètres. Sur la route de Bamako, la Banque mondiale a établi que le carburant représente 80 % des coûts variables. Le reste se partage entre pneus (9 %), entretien (5 %) et paiements informels (6 %, jusqu'à 10 % selon les trajets). Si le gasoil coûte un million, ces autres postes ajoutent environ 250 000 FCFA.
Les coûts qui courent chaque jour. L'équipage, l'amortissement du camion, l'assurance, les frais généraux. Selon notre propre estimation, pour un tracteur d'occasion et sa remorque, cela représente 40 000 à 60 000 FCFA par jour, que le camion roule ou qu'il attende. Un voyage qui prenait dix jours en prend souvent vingt aujourd'hui.
Les frais de route. Escorte, passages, stationnement : quelques centaines de milliers de FCFA selon l'itinéraire.
| Poste | Hypothèse | Montant en FCFA |
|---|---|---|
| Gasoil | environ 1 050 litres, 755 à 940 FCFA | 0,8 à 1 million |
| Pneus, entretien, frais informels | 20 % des coûts variables | 0,2 à 0,25 million |
| Équipage, amortissement, assurance | 40 000 à 60 000 par jour, 10 à 20 jours | 0,4 à 1,2 million |
| Frais de route | selon itinéraire et escorte | 0,2 à 0,3 million |
| Total | 1,6 à 2,75 millions |
À 4 à 7 millions le voyage, il reste donc entre 1,25 et 5,4 millions au propriétaire du camion. La marge existe, et elle est confortable. Mais elle ne tombe pas du ciel, et elle ne dure pas si le voyage tourne mal.
Pourquoi le prix est aussi haut
La route. Le tronçon Bamako Kayes, près de 600 kilomètres, est décrit par ses usagers comme presque impraticable depuis des années, avec un point critique à Tassara qui menace de couper la route à chaque saison des pluies. Sur la branche sud, désormais la plus utilisée, une dizaine de kilomètres ne sont pas bitumés avant le poste de Moussala. Une mauvaise route use les pneus, casse les suspensions et divise la vitesse moyenne. Déjà en 2009, la Banque mondiale ne classait que 61 % du trajet entre le port de Tema et Bamako en bon ou moyen état.
Le manque de camions prêts à partir. Depuis le blocus de septembre 2025, beaucoup de propriétaires refusent d'envoyer leurs camions au Mali. En juillet, l'Union des routiers du Sénégal comptait au moins 15 camions sénégalais incendiés et plusieurs centaines de véhicules bloqués ou abandonnés. En février, environ 4 000 conteneurs vides restaient immobilisés à Bamako. Quand l'offre de camions volontaires se réduit, le prix monte. C'est mécanique.
Le temps perdu. Un camion qui fait deux voyages par mois au lieu de quatre doit gagner sur chaque voyage ce qu'il gagnait sur deux. La file de 15 kilomètres constatée à Moussala le 13 août 2026 se paie dans le prix. La Banque mondiale mesurait en Afrique centrale 65 000 kilomètres par camion et par an, contre 121 000 en France : la moitié du temps, le camion ne roule pas.
Le retour à vide. Entre 30 et 40 % des camions reviennent sans chargement sur les corridors de la région. Le chargeur de l'aller paie donc aussi le retour. Là où un fret de retour existe, la Banque mondiale a constaté des prix inférieurs d'environ 14 %.
L'organisation du marché. C'est la cause la moins visible, et selon la Banque mondiale, la plus lourde. En Afrique de l'Ouest et centrale, le tour de rôle, le partage du fret entre pays et les ententes entre transporteurs créent un écart durable entre le coût et le prix. L'étude chiffrait des marges de 60 à 160 %. Le contrat direct entre un chargeur et un transporteur y restait marginal.
Le risque. Un camion perdu, ce sont plusieurs dizaines de millions. Et à terre, le risque de guerre n'est en principe pas couvert par les polices marchandises classiques. Le transporteur intègre ce risque dans son prix, et il a raison.
Ce que cela veut dire pour vous
Le prix d'aujourd'hui n'est pas un prix de coût. C'est un prix de rareté et de risque, posé sur une structure de marché qui était déjà chère avant la crise. Il baissera quand trois choses changeront : la sécurité sur les axes, l'état des routes, et la façon dont le fret est attribué.
En attendant, un chargeur peut agir sur plusieurs leviers. Proposer un fret de retour : un transporteur qui sait qu'il remontera chargé baisse son prix. Grouper ses volumes plutôt qu'envoyer des camions à moitié pleins. Planifier pour éviter les pics et les semaines d'attente. Payer au poids légal : un devis bas qui repose sur la surcharge coûte plus cher au premier délestage, comme nous l'avons montré dans notre article sur la surcharge des camions au Sénégal. Accepter une clause d'itinéraire plutôt qu'un prix fixe irréaliste, qui finit en litige au premier détour.
Ce que nous faisons
Nos devis indiquent l'itinéraire prévu, la durée estimée et ce qui fait varier le prix. Nous ne cachons pas la marge du transporteur, nous vous montrons ce qu'elle rémunère. Chaque camion affecté est suivi, pour que le temps perdu se voie et se discute.
Si vous avez un volume régulier vers Bamako, ou mieux, un fret de retour à proposer, parlons-en : c'est là que se trouvent les vraies économies.
À lire aussi : livrer le Mali sous blocus, le transport africain, bon marché à exploiter et cher à acheter et ce qui fait varier le prix d'un transport Dakar Bamako.
Sources : grille des tarifs de transport des marchandises solides sur le corridor de Dakar, publiée sur le portail commercial du Mali (distance et prix plancher et plafond à la tonne) ; Mondafrique, 20 juillet 2026 (fret passé de 1,4 à 3,6 et 4 millions de FCFA, prix du gasoil au Mali, camions incendiés et abandonnés) ; gouvernement du Sénégal, prix des carburants au 15 août 2026 (gasoil à 755 FCFA le litre) ; Banque mondiale, Teravaninthorn et Raballand, Transport Prices and Costs in Africa, 2009 (structure des coûts variables sur le corridor de Bamako, consommation, kilométrage annuel, état des routes, marges et organisation du marché) ; Le Soir de Bamako, 22 mai 2025 (état de la route Bamako Kayes) ; Agence de presse sénégalaise, 13 août 2026 (file de 15 kilomètres à Moussala) ; Institut d'études de sécurité, 4 juin 2026 (conteneurs vides à Bamako). Les coûts journaliers et les frais de route sont nos propres estimations.
