Quand nous avons ouvert GraceRoad, nous pensions que le plus dur serait de trouver des clients. Nous nous sommes trompés. Les demandes arrivent, pour du riz, du ciment, des conteneurs à sortir du port de Dakar, des produits frais pour Nouakchott. Le plus dur, c'est de trouver le camion.
Nos transporteurs partenaires sont complets. Pas occupés, complets. Quand nous les appelons pour une course, la réponse la plus fréquente n'est pas un prix, c'est un délai. Certains déclinent des voyages parce qu'ils n'ont plus un seul véhicule libre. Un marché où le vendeur doit refuser du travail n'est pas un marché qui manque de demande.
Voici ce que ces premières semaines nous ont appris, sans fard.
La demande est là, et elle grandit plus vite que la flotte
Ce que nous voyons sur le terrain correspond aux études. La Commission économique des Nations unies pour l'Afrique estime qu'il faudra 2,09 millions de camions supplémentaires d'ici 2030 pour absorber le commerce que crée la zone de libre-échange continentale, dont 39 % en Afrique de l'Ouest. Nous avons détaillé ce chiffre dans notre article sur le déficit de camions.
La conséquence se lit dans les prix. La Banque mondiale a montré, dans son étude de référence sur les prix et les coûts du transport en Afrique, que sur les corridors d'Afrique de l'Ouest et centrale les prix payés par les chargeurs portent des marges de 60 à 160 % au-dessus des coûts d'exploitation. Ce n'est pas de la cupidité. C'est ce qui arrive quand l'offre est rare : celui qui a un camion fixe le prix.
Un cercle vicieux qui se nourrit de lui-même
Le mécanisme est simple, et c'est ce qui le rend si solide.
Un nouveau transporteur ne peut pas entrer sur le marché sans camion. Il ne peut pas acheter de camion sans financement. Il n'obtient pas de financement parce qu'il n'a pas d'historique, et il n'a pas d'historique parce qu'il n'a pas de camion. Pendant ce temps, les transporteurs déjà installés sont saturés, facturent cher, et n'ont aucune raison de changer.
Personne dans cette chaîne n'est de mauvaise foi. Le banquier applique ses règles, le constructeur vend à qui paie comptant, le transporteur installé profite de la rareté. Mais le résultat est une économie entière qui paie son transport trop cher, et des milliers d'entrepreneurs capables qui restent au bord de la route.
Les constructeurs : des camions neufs d'un côté, des fins de leasing de l'autre
C'est là que notre expérience nous a le plus surpris. Les constructeurs chinois viennent chercher ce marché avec des camions neufs, des garanties et des facilités de paiement. La Chine a exporté 118 000 camions lourds vers l'Afrique sur les dix premiers mois de 2025, en hausse de 54 %. Du côté européen, ce qui nous est proposé, ce sont surtout des camions d'occasion en fin de leasing, et très peu de financement.
Nous pensons que c'est une erreur stratégique majeure, et que l'Europe est en train de perdre le camion africain comme elle a perdu la voiture. Nous l'expliquons, chiffres à l'appui, dans un article consacré aux constructeurs. L'argument central tient en une phrase : le risque africain est réel, mais il s'assure, et les outils pour l'assurer existent déjà.
Les banques vont au rythme du papier
L'argent, en Afrique de l'Ouest, circule désormais en une seconde. La BCEAO recensait 248 millions de comptes de monnaie électronique dans l'UEMOA en 2024, pour des transactions équivalant à 119 % du PIB de l'Union. Depuis le 30 septembre 2025, sa plateforme de paiement instantané relie banques, opérateurs mobiles et microfinance, jour et nuit.
Le crédit, lui, n'a pas suivi. Un dossier de financement de camion se monte encore sur papier, se juge sur des garanties immobilières que peu de transporteurs possèdent, et se décide en semaines. Le camion attend. Le client attend. Et le fret part chez celui qui a déjà une flotte.
La route et le guichet coûtent du temps, donc des camions
Un camion bloqué n'est pas seulement un camion en retard. C'est un camion qui ne fait pas le voyage suivant. Sur Bamako Dakar, le dernier rapport publié de l'Observatoire des pratiques anormales de l'UEMOA, portant sur 2019, relevait plus de 100 000 FCFA de prélèvements illicites par voyage et près de deux heures et demie perdues aux contrôles. Sur Cotonou Niamey, la même année : moins de 10 000 FCFA et 17 minutes.
La leçon est dans l'écart. Ce n'est pas une fatalité géographique, c'est une question d'organisation. Chaque heure rendue au camion est une capacité de transport gagnée sans acheter un seul véhicule. Nous revenons en détail sur ces délais dans notre article sur les banques, les douanes et les contrôles.
Ce que nous en retenons
Le transport ouest-africain ne souffre pas d'un manque de clients. Il souffre d'un manque de capital bien placé et de temps perdu. Les deux se corrigent.
Le capital existe : les assureurs-crédit, les banques de développement et les investisseurs cherchent des actifs réels, et un camion employé sur un corridor saturé en est un. Le temps perdu se récupère avec des dossiers complets avant le départ, des paiements électroniques et un suivi qui rassure tout le monde. Rien de cela n'exige d'attendre une nouvelle autoroute.
Ce que nous faisons
Nous travaillons sur les deux fronts. Côté capacité, nous discutons avec des constructeurs, des financeurs et des investisseurs d'un modèle simple : des camions neufs, payés sur plusieurs années, assurés, suivis par GPS, et mis au travail sur des courses que nous apportons. Côté temps, chaque course que nous affectons part avec un dossier vérifié, un paiement traçable par Orange Money, Wave, carte ou virement, et une clé de suivi pour le client.
Si vous êtes transporteur et que vous voulez grandir, constructeur et que vous voulez vendre en Afrique de l'Ouest autrement qu'au comptant, ou investisseur et que vous cherchez un actif qui tourne, écrivez-nous. Nous connaissons le terrain, et le terrain nous dit qu'il est temps.
À lire ensuite
Camions neufs chinois, fins de leasing européennes pour le fond du problème, et 4 à 7 millions pour aller à Bamako pour comprendre où part l'argent d'un voyage.
Sources : expérience de GraceRoad auprès de ses transporteurs partenaires ; Commission économique des Nations unies pour l'Afrique, besoins en camions liés à la ZLECAf à l'horizon 2030 ; Banque mondiale, Transport Prices and Costs in Africa (marges sur les corridors d'Afrique de l'Ouest et centrale) ; chinatrucks.org, 29 décembre 2025 (exportations chinoises de camions lourds, janvier à octobre 2025) ; BCEAO, rapport annuel sur les services financiers numériques dans l'UEMOA, 2024 ; BCEAO, lancement de la plateforme interopérable de paiement instantané, 30 septembre 2025 ; Observatoire des pratiques anormales de l'UEMOA, rapport 2019 publié en 2021.
